
Here Ys
Ys n’existe pas. J’entends par là qu’il n’y a pas de matérialisation, d’essence physique, comme vous et moi, d’une entité définie que l’on appellerait Ys. Et si ses représentations protéiformes ont fait office d’avatars des millénaires durant, nous n’atteindrons jamais avec exactitude sa richesse native. Pure prétention les dires vous assurant un dessein en écho à la pensée, sans perte acoustique et incalculable demeure le nombre de vantards certifiant y avoir dressé leurs couleurs. Souvenez-vous que la vérité, légère et inéluctable, refait toujours surface. Rares sont les étrons scotchés sur fond d’émail. Et sur cet océan bilieux, dont l’horizon se confond avec le ciel, leur piquet de drapeau ne réussira qu’à émettre un bref “plouf”.
Ce texte relate ma propre expérience. Un carnet de bord réorganisé et rédigé après coups. Rapport d’un voyage immobile proscrit à toute nomenclature, terre d’exil où seul l’oubli ferait office de douane, c’est à l’image de l’insaisissable que s’accordent souvenirs, mensonges et fantasmes glanés. Depuis une dizaine de mois, le magazine « Capture » et son clergé censeur tentent d’établir la position d’Ys, mais en vain…Seule certitude que j’entends défendre d’une foi imbaisable, est l’échec indubitable de leur entreprise. On ne peut palper le néant comme on ne peut faire totale abstraction de la réalité. Bien qu’aujourd’hui image, savoir et culture soient enrôlés dans un stratagème politique et commercial, leurs utilisations subjectives n’incluent pas forcément une réelle compréhension de leur nature.
Ys comme créations de l’esprit. Ys comme terre promise. Tous cherchent cette vérité absolue, en ayant recours à tous les moyens. Je n’ai eu à faire aux hommes du clergé qu’une seule fois (cela m’a pleinement suffi. Je m’en suis tiré avec quelques côtes cassées, une épaule luxée, une arcade à vif et le nez brisé). Me laissant barboter dans mon sang, deux prêtres fouillèrent mes documents, saccagèrent mon mobilier, mes plinthes et les lattes du parquet. Quant au troisième, il me regardait passif, ricanant de temps à autre en susurrant « beati pauperes spiritu, beati pauperes spiritu… »
Mais ne nous éparpillons pas trop vite. Il me faut d’abord vous exposer le contexte sous-jacent à ce récit. Depuis environ 5 mois, je ne sors plus. Je ne lis plus, n’écris plus. J’ai lâché tout projet créatif et toute activité cérébrale. L’actualité me répugne autant qu’un poil crépu sur le téton d’une nymphe. J’habite depuis une dizaine d’années un studio au quatrième étage d’un HLM miteux, composé de cloisons sveltes au plafond grouillant d’amiante. Et pourtant, je me sens à des kilomètres d’altitude de toute civilisation, le cul sur mon fauteuil. Je me suis fait plaquer puis, dans la foulée, virer du seul boulot qui m’assurait un niveau de vie sain. J’ai arrêté le sport, sauf à l’écran. Mes dettes de jeu augmentent de manière exponentielle tout comme mon tour de ventre. Je quitte mon trône (un Everstyle légué par mon grand père à sa mort) que dans de rares occasions. Par « occasions », j’entends les soirées de beuverie à tripoter les cartes, manger ou encore faire ses besoins.
Lorsqu’on dédie son temps à la sédentarisation oisive, la télévision figure comme seule fenêtre sur le monde. On me rend visite, certes…Mais les cartes ont tendance à transformer vos convives en ennemis potentiels. à vrai dire, je détestais mes partenaires. Leur dégaine risible me renvoyait à ma piètre situation, à notre désespoir commun. Nous étions le type d’individus qui, au lieu de déposer leurs semaines de congés, choisissaient leurs jours de travail, vivant au crochet des autres. Après chaque départ, je me faisais la malheureuse promesse de ne plus les revoir, jurais de chercher du travail le lendemain tôt. Mais le mardi soir venu, ils avaient tous les coudes sur ma table et je n’avais encore signé aucun contrat. Personne ne voulait d’eux non plus. Ni leur femme, ni leurs parents, ni moi…Et malgré ça, ils sautaient encore leurs épouses, taxaient de l’argent à leurs vieux et une fois par semaine s’endettaient à la maison. C’était le seul contact humain qui me restait cependant, et dieu seul sait combien l’Homme est fourbe. Les cinq se disaient artistes, mais aucun n’avait réellement pondu depuis des années. Leurs gloires reposaient sur des lauriers jaunis, cognant l’urine et nos conversations étaient assaisonnées de mensonges huilés.
« …putain et je me retourne, il enlève sa main de mon épaule et me la tend avec un grand sourire…Et ouais mon pote, le vrai et l’unique qui me dit qu’il adore mon taffe…et tu sais pas la meilleure ? » « À toi de servir. »
Plus un pied dehors. Pour mes courses, je demandais à Pascal moyennant une petite compensation financière (évidemment) de passer à la superette avant notre rassemblement. Mais le plus souvent, j’optais pour passer commande, ne m’attardant jamais à partager quelques mots avec les livreurs. Avant d’ouvrir la porte, l’argent était déjà prévu. Je le saluais, procédais à l ‘échange et refermais aussi sec. « Attendez… » Le môme bloquait l’entrée. Ma porte rebondissait net sur son gant.
« J’ai déjà mis un écu de pourboire dans votre bedaine chevalier »
« Ouai, merci, c’est chouette…Mais je vous connais. Vous n’étiez pas en couverture du « Capture » du mois de mars ? »
« Nan, mon pote. Et si tu veux un jour refourrer de tes phalanges le con de ta nénette, je te conseille de retirer la main de mon domicile. » Il me gratifiait d’un « pauvre merde » avant de tourner du talon. Depuis ce jour, je n’ouvrais plus. Je glissai l’argent sous la porte et attendais que les mâchoires d’acier de l’ascenseur se referment. Tout ça pour en venir au simple fait, que ma télé demeurait à ce jour l’infime attache que je conservais avec l’extrinsèque de ma folie.
Mardi soir. Le reste de l’équipe vient de foutre le camp et me voici seul sur le champ de bataille. J’examine un peu partout et vérifie qu’il ne manque rien. Avec de pareils cas, j’en viens à compter mes doigts après les poignes d’adieu. J’ouvre une bière et m’abandonne dans le fauteuil, le regard vide. Mes souvenirs me dirigent alors sur les dires du brave que Pascal entraîna ce soir. Son coup de fil d’hier comptait sur ma bonté, et me proposait d’accueillir une âme en détresse.
« …Écoute je le connais depuis longtemps, c’est un mec bien…Il traverse une période difficile en ce moment alors…Puis c’est un grand fan de Terry Richardson, il peut t’en parler pendant des heures… »
« Tu sais les mecs qui parlent trop me gavent, je préfère encore l’écouter geindre… »
« Rooooooo, allez, sois sympa vieux ! Puis tu me dois toujours dix billets, hein ? Tu me les dois toujours, tu crois que j’oublie mais je n’oublie rien moi ! »
« C’est quand mon anniversaire ? »
«…Va te faire mettre ! Bon, soit on vient tous les deux, soit tu seras obligé de vendre ta foutue télé pour me rembourser. »
« Tu me prends par les sentiments…»
« Nan par derrière et il n’y a que ça qui marche avec toi ! » J’ai finalement accepté sans comprendre en quoi se beurrer autour d’une partie de carte allait être le cataplasme d’une tronche morte. Je suis peu doué lorsqu’il faut manœuvrer d’un ton désintéressé. Gauche, brusque, piètre confident, je ne tire aucune jouissance à aider ou consoler autrui, si malheureux qu’il soit. Pendant un moment, abrégé sans raisons fondées, je collectais les bouchons en plastiques des bouteilles d’eau ; un programme charitable pour les handicapés. À croire que ces malheureux les avalaient. Handicapé, je l’étais devenu à mon tour.
Bref, le gars ne l’avait pas ouverte de toute la soirée et avait perdu pas mal de jetons. Par chance, on s’était tous refait une santé sur son dos. Ça n’avait pas l’air de le bisquer pour autant. Son visage n’exprimait ni colère, ni tourment, ni quoi que ce soit d’autre. Il était arrivé sur les rotules et allait repartir sur les gencives. Bien qu’il ne m’en donnât aucune envie, je lui glissai une canette et lui tins le crachoir. En tant que maître des lieux, je me devais d’attiser un minimum la conversation de mes convives. Je lui demandais alors ce qu’il faisait dans la vie, où il créchait. (En gros, toutes ces attentions machinales que l’on pose en substitut d’intérêt). Lorsqu’il fut interrogé sur l’origine de son chagrin manifeste, sa figure se gorgea d’affliction. « Il n’y a rien à dire là-dessus, un chagrin d’amour pour une pute. Pascal m’a dit que tu passais aussi une phase difficile de… »
« Écoute-moi bien lopette. Si tu me vois un jour arroser le plancher, ce sera seulement une pinte que gémira mon cyclope! ». Nos regards ne se mêlèrent plus de la soirée…
Je remonte une couverture à mes genoux puis cale un traversin derrière mon chignon pelé. Ses paroles retentissent dans ma caboche. J’allume le téléviseur du bout de mon gros orteil. Encore 20 minutes d’attentes… Je donne un terme à la cervoise et balance son cadavre par-dessus bord. La carlingue rebondit plusieurs fois avant de heurter un pied de table. Quelle vision accablante… L’appartement est bondé de détritus, cartons de pizza, restes de blondes qui tachent, cul de joints…Je ramasse un cafard sous le cendrier renversé mais ne réussis qu’à en tirer une pauvre bouffée avant de me brûler les doigts. Je lui écrase le crâne sur le mur et clos ainsi notre bref entretien. Soudain, une perturbation interrompt les pubs et mes songes.
«…La Terre était le seul endroit connu de nos jours dans l’Univers à abriter la vie. Hier, à 14h23, le satellite AZR6 dont la mission le dirigeait vers Neptune depuis deux semaines, a heurté un corps encore inconnu. La sonde est rentrée en orbite autour d’un astre qui, d’après les calculs, aurait une révolution solaire si rapide qu’une année sidérale y serait égale 95, 65 jours. Puis la trajectoire s’est modifiée, entraînant l’engin à percer la membrane atmosphérique de l’astre. Les raisons pour lesquelles cette planète nous était encore cachée réside à la fois dans sa vitesse de gravitation mais aussi dans son aspect extérieur. Elle est d’un noir profond qui s’efface totalement dans le vide intersidéral. Le camouflage est tel, que les scientifiques du Clergé affirment que la trouvaille relève du plus grand des hasards. Nous rejoignons sur place notre journaliste…Oui, chers téléspectateurs, c’est incroyable. Un communiqué de presse nous a annoncé, il y a une heure, que les clichés relevés par la sonde sont en cours d’analyse. Nous pouvons déjà affirmer d’après les résultats d’échantillonnages, que l’atmosphère pénétrée est composée d’eau, avec un taux élevé en chlorure de sodium, ou encore d’eau salée. Ys, nom attribué à cette sombre étoile, serait donc un océan dont la profondeur nous est encore inconnue. Nous en serons plus dans quelques instants. Selon les scientifiques, la présence d’une vie antérieure ne fait plus aucun doute. Le sel, minéral le plus abondant sur notre bonne vieille Terre, serait un indice probant quant à la possibilité de vie extraterrestre… »
(Je n’ai pas su saisir cette première apparition à sa juste valeur. Je me disais « Tiens chouette, on va voir ressurgir les Frères Bogdanoff, un come-back assuré ! ». En attendant avec leurs conneries, ils allaient manger sur mon programme)
Bref, je zappe sur les autres chaînes, mais impossible d’échapper au phénomène. Un vrai défilé de chauves en blouse noire employant des termes obscurs. Tout ce brassage pour nous annoncer que l’on est probablement pas les seuls résidents de l’univers. Au final, on n’aura que la trouvaille de bactéries à se mettre sous la dent. Des milliards pour seulement ramener des crevettes microscopiques sans yeux, sans bouches, sans intérêt…. Je devrais leur téléphoner et proposer à une équipe de venir à cette adresse. Un mardi soir de préférence. Ils me soulageraient de parasites avides de bière et de jetons. Une culture de germe saoul développée. Je vois déjà les gros titres : « De l’infime à l’infirme ». Leur saisie enclorait des bacilles étranges élevés à base d’alcool et pizza quatre fromages, dont la volonté de développement ou position sociale dans notre microcosme serait tombée dans l’oubli. Une race destinée à l’échec, dont le génocide aurait pour coupable les victimes présumées. Je zappe encore. Enfin ! La science laisse place et libère la vie en bonne et nue forme…Pour rien au monde la chaîne souhaiterait voir l’émission, témoin des trois-quarts de l’audimat, se voir bafouée par un quelconque évènement… Le générique est composé de plans serrés sur des nymphes, dont les expressions font office de promesses. Râles, murmures et gémissements se fondent sur une cadence de forain où le rythme tonne au gré des coups de hanches. Mes jambes se tendent. D’une main, je longe l’accoudoir en bois pour, arrivé à flanc, tirer un compartiment, la planque idéale pour mes acides. J’ai beau cogner les doigts, gratter les parois, je m’aperçois avec stupeur qu’elle ne renferme plus qu’une gélule. Même l’espoir se fait un beau jour la malle de Pandore… Je l’avale d’une traite dans un peu de salive raclée du gosier.
Après plusieurs scènes d’un saphisme affreux, si mal jouées que je crus reconnaître Clovis Cornillac derrière une perruque blonde, elle est arrivée. Close-up sur talons en plexiglas, un travelling progresse le long de ses blanches cannes, bas en nylon et allure flingueuse, elle crevait l’écran. Son corps pâle ne semblait jamais avoir vu le jour et bien que la caméra tournoyait avec fougue autour, il ne s’exprimait que par le biais de mouvements prolixes pourvus d’une fluidité feutrée. Le genre de bombe instable qui peut exploser à tout moment. Ne surtout pas toucher ! Elle s’en charge seule. Je n’ai jamais été avide de ce genre de scénar, mais là, même un mercenaire viril, supporteur d’action et impatient quant à l’entrée d’un référent phallique, resterait bouche bée. Je l’appellerais Véronique. Ça me semblait pertinent sur le moment. D’un, ses gémissements m’horrifiaient, et je fus forcé de l’épier sans son. De deux, elle n’avait visiblement besoin de personne.
« … Les échantillons d’analyse ont été soumis à de nombreux tests afin d’évaluer plus en détail leurs compositions souche. C’est la grande stupeur des scientifiques du Clergé, des traces de protéines et de lysozyme ont été décelées… » « Ah nan ! Pas maintenant bougres de salauds ! »
Je reste verge en joue, devant un journaliste bouillant, moustachu au fort accent hispanique dans un ensemble froissé, la cravate retroussée dans le dos. De quoi vous faire regretter la privatisation audiovisuelle, croyez-moi. Je repris la télécommande, Véronique semblait toujours là. Sa casquette en cuir chuta, délivrant soudainement une cascade de boucles brunes. C’était à ni rien comprendre…On avait à mon insu zappé sur la première. Un faux mouvement me disais-je. Un drogué ne devrait avoir confiance en personne. On oublie souvent de s’inclure soi-même dans le lot. Et à ce point culminant, croisée de lucidité et de paranoïa chronique, tout est parti, glissant à vue d’œil. J’entends mon cœur battre à plate couture le fond de mes orbites. Le cameraman lui tend un pieu rose bonbon. Un pic d’anxiété me glace la nuque. La frousse se condense en d’infimes gouttelettes sur mon front, gouttelettes froides sur un front fiévreux. Elle fit disparaître l’objet en elle…
«…Le plus surprenant est l’essence de phényléthylamine recueilli. Nous essayons à tout prix de trouver le professeur Necker dans ce désordre collectif, chef du laboratoire d’analyses… »
Je suis mal…Il y a forcément quelqu’un d’autre…Merde, ils sont revenus…La télécommande est posée sur mon ventre, impossible d’avoir changé de chaine. Je bloque ma trique sous l’élastique du caleçon, redescends mon t-shirt, et me débarrasse de la couverture. « Ok, montrez-vous…Enfants de putain ! » Je m’attends à les voir en groupe surgir des ténèbres, ne me laissant aucune chance et barrant toute issue possible. Je cours jusqu’au tiroir de la commode d’entrée, sort du lacrymogène le doigt sur la détente. Après mon premier « blâme » (désignation publique d’une descente du clergé), j’envoyai Pascal me chercher une arme d’autodéfense. J’écrivis à l’attention de l’armurier, demanda à Pascal de prendre mon colis et de revenir. J’exposais ma délicate situation et la nécessité de ma protection. De plus, je dressais une liste méticuleuse des caractéristiques dont devait disposer mon arme.
« Quoi ? Mais je t’ai dit que je peux t’avoir quelque chose ! Les potes, c’est fait pour ça, nan ? »
« Nan. Écrase, j’essaye de me concentrer. Je ne peux pas écrire si tu me baves dans les oreilles ! »
« Hahahaha, mais tu peux plus écrire du tout ! » Ce con avait bien raison. Même pour une liste de courses, il m’était conformément interdit de griffonner selon l’article…
« Au lieu de ça, tu prends des risques à copier un inventaire de merde. Ça veut dire quoi épieu ? »
« Je change d’écriture à chaque ligne…Tu devras t’assurer de ne pas t’être fait suivre. Fais plusieurs fois le tour du boulevard avant de remonter. Et frappe qu’une fois à la porte. »
« T’utilises toujours le même stylo, il sera simple de remonter jusqu’à toi. Et pis, tu aurais dû te poncer le bout des doigts avec une lame de rasoir, car là ils ont tes empreintes couchées sur papier ! Écoute, je m’occupe de tout ! »
« …Bon ok. Mais Pascal…Pas de Nunchaku ou autre… Fais efficace ! La bombonne fait la taille d’un avant-bras. Ils s’en servent dans les zoos contre les bêtes turbulentes. « Ça vous dit du lacrymo pour ours, bande d’enculés ! ». Je tiens le néant pour cible, et soudain, il me semble apercevoir un sourire né dans le noir et réflexe primaire, envoie une première salve de mousse. Un jet continu. Puis, une seconde rafale, accompagnée en canon d’un cri de guerre. Silence. Aucune réaction. J’allume la lumière. Ce n’est que l’abat jour en métal d’une lampe. Une mousse blanche crépite mes murs. Je fais un tour le long des pièces, balayant les déchets du pied, allumant chaque interrupteur, épiant chaque recoin…Les quatre verrous de la porte n’ont pas bougé, mes fenêtres sont bien fermées de l’intérieur et le reste de mes écrits toujours cachés dans les pieds du lit. Les yeux commencent alors de me brûler, mais refus catégorique d’ouvrir la moindre fenêtre. Ça serait leur faciliter le boulot. Jésus a bien réussi à marcher sur les eaux, alors pourquoi un prêtre n’arriverait pas à voler dans les airs… ? Il faut que je me calme pensais-je, mais l’air devenait de plus en plus vicié et je commençais à étouffer aux grésillements de la mousse décomposée. L’erreur aurait été de commencer à nettoyer, car tout contact ou vapeur inhalée de trop près enverrait au tapis un grizzli de 3m de long des heures durant. Je reprends donc place sur mon fauteuil, me masque les voies respiratoires d’un torchon humide, les yeux voilés de lunettes de piscine. Le bord m’appuie les orbites, je ne pleure plus. Atomiseur à porté de main, couverture sur genoux, Véronique a foutu le camp. Deux japonaises s’échangent leurs fluides corporels, ça tourne au dégueulasse.
« …Isosafrole en intermédiaire. Curieux résultats qui demandent d’amples explications. Nous sommes toujours au siège du CNRS, où comme vous pouvez le voir règne une agitation digne d’une institution boursière…sommes toujours à la recherche du Professeur… »
Ras le bol ! Mon poste semble décidé à lui seul du programme que nous partageons. Il n’en fait qu’à sa tête, rien ne semble le raisonner. Connards de bridés…
«Hé Toshiba! Tu veux mon point dans la gueule ? » -Pas de réponses. Je change calmement de chaîne, en lui expliquant que la télécommande est bel et bien entre mes mains, et c’est au propriétaire de la lampe que revient le droit de formuler les vœux, non au génie. Ce sont les règles… Les jambes derrières la nuque, une jupe à frange retroussée, elle pisse de plaisir sur le visage de l’autre. Je reprends mon outil en main, trachée enflammée, la tête aussi gorgée que la verge.
Brusquement, un bourdonnement sourd sature mon crâne d’odieuses vibrations. Le sang me monte, et progressivement je me sens débander. Sans le moindre symptôme intelligible, la gravité s’est intervertie. Comblant mes cavités crâniennes, mes tempes et mes sinus, la polarité de mon être se joue de moi. Je me sens comme un sablier qu’on viendrait de retourner. Mon cœur rame à convoyer tout ce liquide stagnant. L’oxygène circule péniblement et me voilà, à regarder passivement mes murs gonfler, s’imbiber d’obscurité.
« …Professeur bonjour…Pouvez-vous nous en dire plus quant au dernier résultat de vos recherches…Nous avons en effet procédé à plusieurs conditionnements des résidus retrouvés dans les échantillons d’Ys…N’est-ce pas… Je suis encore troublé par les résultats et ne sais pas comment interpréter ces indices…Voyez-vous…Certains confrères ont l’intime conviction…N’est-ce pas… »
Il faut à tout prix pallier les crus sanguins de mon corps. Je tousse de plus en plus, use toute mon énergie au forcing avec mon téléviseur. Un jet de cyprine fait couler le mascara de la deuxième. Je retourne mon poste avec beaucoup de délicatesse, puis m’installe à la renverse sur le fauteuil, genoux recroquevillés au dossier et nuque tassée sur l’assise. Mon activité sanguine retrouve progressivement un équilibre reposant. Décongestion réussie. La pièce s’illumine petit à petit, les formes s’affinent.
Les néons cathodiques projettent au sol…au plafond, par oscillations hasardeuses, les crêtes lumineuses d’un fond marin. Dans ces abysses reculés, seul ce signal discontinu fait office de repère. Elle tortille sur la première, deux invertébrés luisants tâchant tant bien que mal de prendre appui sur un sol bâché. Le choc des vagues, les convulsions indistinctes, les cris de mouettes…Mon phare protecteur ne me quitte plus des yeux. De derrière mes hublots en plastique bleu et malgré les remous dans cette nébuleuse d’intérieure, je fais preuve de la plus grande bravoure à rester encore ici. Mais l’extérieur m’effraie bien plus en vérité. J’essaye de faire totale abstraction des ombres mouvantes, des ondes négatives, de l’air vicié et tente tant bien que mal d’établir une connexion avec ma lanterne qui semble prendre des initiatives déplacées. Le calme tamisait enfin le sanctuaire. J’en tirais une paix mystique. Cette fois-ci, le poste comprit et semblait méditer à son tour. Seuls mes mouvements de bras, ma paume contre ma peau, résonnaient. Prudent, je me préparais un mouchoir que je serrais entre mes lèvres, de peur de m’envoyer les mômes au visage trop vite. N’y allant pas de main morte, avec une ferveur digne d’un forgeron, j’allais enfin jouir quand…
« …Ys serait potentiellement la solution à de nombreux questionnements quant aux traitements de diverses maladies et troubles de la création…le lysozyme, puissant antibiotique naturel…le plus étrange est que cette substance est présente sur notre planète en quantité infime, secrété par nos organismes sous formes de larmes… »
“OH BORDEL DE NOM DE DIEU DE MERDE…!”
Et là, comment expliquer…Je ne sais pas si le fait est que mes oreilles se murent facilement lorsque je me tire sur le manche, ou si je mis tant de cœur à l’outrage que tout élément extérieur me parut des plus négligeables, mais la porte s’ouvrit, et de ce fait je n’étais plus seul. Nul besoin de me retourner. Cette voix n’est ni le fruit de mon imagination, ni celle d’une des deux japonaises moites. Ce timbre strident, qui à l’origine de ce blasphème, sortait de la dernière bouche que mes lèvres touchèrent. Mais qu’est-ce cette pute faisait là…
Je ressens très vite de la gêne et de la honte. Puis un fort mépris envers moi, bien que son entrée sournoise méritait… Comment lui en vouloir au fond? Imaginez-vous trouver votre amant, ou plutôt ex-amant, à la renverse se masturbant devant une émission scientifique, les yeux derrière des binocles en plastoc, un torchon humide au coup, la bouche calfeutrée d’un mouchoir…Sans parler de la bonbonne d’autodéfense… Quelle merde !
Aucun subterfuge possible. Je me remets sur le cul, remonte mon caleçon et tente de prendre un air décontracté. Nous restons tous deux muets un court et interminable moment pour ensuite la lancer sur le premier leurre qui me vient.
« Tu penses pas que Toshiba, c’est de la merde? » Je n’ai rien trouvé de mieux…
Elle paraissait encore sous le choc, et ces mots qui pourtant lui étaient destinés, la transcendaient. « Je t’ai appelé plusieurs fois cette semaine. Je t’ai laissé une vingtaine de messages, tu n’y a jamais répondu… » me reprocha-t-elle en esquivant les regards.
« Tu sais, j’étais vachement pris ces derniers temps…Et puis je me suis remis à écrire, bon évidemment, c’est tout ce qu’il y a de plus officieux mais… » Elle me fixa alors, d’un air triste. Elle aussi aurait voulu y croire. « Je passe simplement récupérer mes dernières affaires, je ne peux pas rester. »
Elle ralluma les ampoules, ouvrit les fenêtres ainsi que les volets. Dehors, les lumières de rue scintillaient et les phares des voitures se reflétaient sur les vitres. Une chaleur ancienne rodait alors tel un fantôme de pièce en pièce. Quant à moi, je ne bougeais pas. Je me suis caché dans mon drap humide pour sangloter. J’étais en pleine descente d’acide, et son entrée fortuite me fit perdre les pédales. Les larmes remplissaient mes lucarnes en plastique bleu. Ses pas ne résonnaient plus au parquet, elle m’observait, raide, sac en main.
« Le lacrymo » lui dis-je en soulevant la bonbonne. Elle se remit à remplir ses poches de divers objets, vêtements et livres. Les portes des placards s’ouvraient, se fermaient. Je pouvais la suivre au bruit des talons sur le parquet. Elle paraissait avoir préalablement listé ce pour quoi elle était là, aussi se tenait-elle devant la porte au bout de cinq petites minutes, prête…Je sentais son hésitation manifeste à me faire des adieux. Elle fit quelque pas en avant, puis renonça à m’approcher. Je distinguai mal l’expression de son visage les yeux baignés de larmes.
« Au revoir… »
La porte claqua brusquement. Elle avait abandonné son trousseau sur la porte. Seul le bruit ballant de la chaîne de sécurité vibrait.
« …même si l’éventualité de vie sur YS reste pour le moment une source d’hypothèses loquaces nous sommes, d’après les clichés des fonds que vous venez de voir, assurés du fait qu’il y ait un seul continent aujourd’hui immergé… »
Nostra